Cinéma 6
Parlez-moi de la pluie d'Agnès Jaoui.
Après le choc frontal Martyrs, le nouveau film d'Agnès Jaoui fait figure d'une petite menthe à l'eau après l'alcool à 90°. Situé à l'extrême du film de Laugier,
Parlez-moi... fait dans le feutré, marque de fabrique du tandem Bacri/Jaoui depuis leur début. Et force est de reconnaître (j'aime bien ces expressions...) qu'à force, cette marque
commence à s'émousser. Donc, comme d'habitude, on suit plusieurs personnages dont les histoires vont se croiser pour le meilleur et pour le pire. Je vous ferai grâce de ne pas vous "pitcher" le
film tant ce lui-ci ressemble aux précédents. En effet, on y retrouve des gens ordinaires, coincés dans leurs doutes, englués dans leur quotidien et leurs désillusions et aspirant à une vie
meilleure. La finesse du traitement de chacun permet de toucher sans trop presser leurs craintes et leur fragilité intérieures. Comme toujours, on évite le pathos trop appuyé et l'interprétation
sauve les meubles, même si, à la différence de Martyrs, les (rares) dérapages dans l'exagération sont plus visibles.
Sauf que pour le coup, ça ne fonctionne pas. L'étincelle qui faisait vivre "Le Goût des Autres" est ici absente. L'histoire se déroule dans du formol, les personnages crisent mais ne font
rien, tout le monde fronce les sourcils, pleure en silence, se regarde souffrir. De temps en temps, un trait d'humour formidable déconstipe l'ambiance. Et ça retombe. Au fur et à mesure que le
film avance, on sent que ça va péter, que ça pourrait péter... et rien. Plusieurs thèmes sont abordés mais aucun ne semble avoir de fin ou de conclusions. Les motivations des protagonistes nous
sont plus qu'obscurs. Rien ne se passe, rien ne se dénoue. Et c'est le gros défaut de cette bande : si vous êtes habitué des films estampillés "Jaoui/Bacri", celui-ci ne vous surprendra
pas du tout. Des petits morceaux de vie, une petite morale disséminée ça et là, des personnages qui se parlent mais ne se comprennent pas et qui ne semblent avoir rien appris à la fin... Tout est
prévisible, on sait déjà comment les histoires vont se terminer. Même les acteurs semblent ne pas y croire. Bacri nous ressort son éternel numéro dans lequel il excelle (quelqu'un devrait lui
dire qu'il commence à être sérieusement usé et qu'un rôle comme Selon Charlie ou Kennedy et Moi serait de nouveau le bienvenu), Agnès Jaoui se répète aussi et seul Jamel
Debbouze délivre une interprétation remarquable. S'il faut retenir quelque chose de ce film, c'est bien lui. Il est parfaitement crédible en réceptionniste mal dans sa vie et qui se cherche.
La critique s'est en tout cas emballée comme pas deux pour ce film qui relève l'honneur du cinéma "français". Il est vrai qu'un film marqué du sceau de ce tandem formidable (au cinéma,
évitez-les en interview, ils sont insupportables de condescendance et de leçons) est un gage de qualité, sauf que cette fois-ci, le coche est raté. Malgré une fin plus optimiste qu'à l'accoutumé,
le film peine à convaincre : pas assez drôle pour être qualifié de comédie et trop à la surface des sentiments pour être dramatique. Il serait temps que le duo prenne plus de risques dans leur
prochain effort. Pour ma part, précipitez-vous sur les précédents ou sur leurs scénarii réalisés par d'autres (Smoking/No Smoking, On Connaît La Chanson...).