Sur un air de Musset...
Une fois encore, me voilà assis sur le banc à me contempler.
Je suis assis à coté de moi. Il ne me dit rien pour l'instant. Il ne me dira rien de toutes façons, rien que je ne sache déjà. Il est là, il baisse les yeux, il observe le sol et ses
cailloux. Il attend. Un mot, un geste, un signe.
Je sais qu'il va partir, me quitter pour s'enfoncer dans des contrées sombres qu'il a déjà visité. Il n'ose pas me le dire. Après toutes ces années, il a toujours peur de ma réaction. Comme
si je pouvais mal le prendre. Comme si j'avais le choix...
Il se gratte le front, me regarde, sourit faiblement, cherche une trace d'encouragement sur mon visage. Mon moi. Moi.
Mon estomac se noue car je sais ce qui va se passer. Je sais qu'il va partir, attiré une fois de plus par des chimères, de faux espoirs, des rêves trop grands pour ses poches et son coeur.
Persuadé de son bon droit, sûr de sa revanche, cette revanche qu'il rumine depuis si longtemps. Je sais qu'il va partir, fasciné par les ombres dansant dans son esprit et certain que, cette
fois, il saura les dompter, les mesurer et être à la hauteur. Il va s'emballer et me dire que cette fois c'est la bonne. Pour me prouver qu'il peut le faire, qu'il n'y a pas de fatalité ou de
malédiction. Et il sera de bonne foi. Il y croira vraiment. Il ferait tout pour me convaincre que la vie a un but.
Je sais qu'il va encore affronter des démons effroyables, de sombres démons qu'il a déjà combattu maintes et maintes fois. J'aimerai lui dire de rester mais il ne m'écoutera pas. Je n'ai
jamais écouté personne. Je ne me suis jamais écouté moi-même. Il va partir loin et longtemps. Et je sais qu'il reviendra, comme toujours. Blessé, assombri, cassé, triste et fatigué. Je sais qu'il
aura pleuré durant ce combat mais il ne l'avouera pas. Comme si je pouvais l'ignorer... Je sais que je le prendrai dans mes bras, encore. Et que je le soignerai, le temps qu'il faudra...
J'aimerai qu'il reste, qu'il comprenne enfin que tout cela est inutile. J'aimerai qu'il entende ma voix. J'aimerai qu'il abandonne, qu'il reste avec moi une bonne fois pour toute. J'aimerai
lui expliquer que tout ça est inutile, que c'est bouché, qu'il ne sera jamais ce qu'il pense être. Lui dire que l'humanité ne changera pas, qu'il en fasse partie ou pas. Que ce monde n'est pas
pour lui. Que ce monde n'est pas pour moi.
Je suis assis à coté de moi. Je vais partir et ressentir ce vide dans mon être. Pourquoi n'arrivons-nous jamais à nous entendre ? Quand je veux que ce monde brûle alors qu'il voudrait y
planter des fleurs ? Quand je veux éradiquer cette race humaine bruyante et puante alors qu'il voudrait tomber amoureux ? Quand je veux arrêter tout ça alors qu'il voudrait que cela continue
?
Le schisme est présent. Je me regarde, reflet d'une même personne. Serons-nous unis à nouveau un jour ?
Bonne nuit...