Marginal
J'ai un ami dans la merde.
Mon binome, plus exactement. Celui qui vous raconte sa vie dans son blog. Celui qui est au chômage depuis le début de l'année. Il cherche du boulot et ne trouve rien. Et ça me gonfle.
Je ne sais pas trop comment écrire cette article, partagé entre comment l'écrire et celui de ne pas l'écrire du tout, de rester au fond de ma tête avec ma dépression et mes fantasmes. Et en même temps, il représente une réalité qui renvoie nos blogs à de vulgaires paluchages. Raconter mes malheurs nombrilistes, mes aléas sentimentaux et tout le tralala du poète maudit pèse peu quand un ami traverse l'enfer administratif, social et moral. Mon expérience personnelle de l'ANPE/Pôle Emploi est en deux temps. En ce qui me concerne, elle fut suffisamment brève pour être insignifiante, même si dans ce court laps de temps d'inactivité, j'ai pu observer une machine à gaz censée me redonner espoir de trouver du boulot. La deuxième expérience a touché mon père suite à la faillite de l'entreprise qui l'employait depuis 30 ans. Le senior au chômage, je sais ce que c'est. Il y en avait un à la maison pendant un an, qui bricolait, peignait, allait à des rendez-vous... et attendait. Attendait. Se morfondait. S'inquiétait. Voyait filer le temps. S'assombrissait. Et puis, la chance lui a sourit à 200 mètres de chez nous et lui a permis d'aller jusqu'à la retraite la tête haute.
Je me plains de mon boulot tout le temps. C'est incohérent, stressant, injuste et blessant. Votre dignité en prend un coup, votre patience aussi. Je peux haïr mon boulot à m'en coller des insomnies et des maux d'estomac. Vous y subissez la bassesse, le mensonge, la trahison, le dédain patronal et la cohorte des cireurs de pompe. Vos amitiés n'en sont que plus solides, vos points de vue plus aigus. Mais j'ai un boulot. La peur de la perte d'emploi est une bénédiction pour les patrons veules et autoritaires, comme si, à un moment donné, on avait oublié que l'un ne va pas sans l'autre.
Mais mon binome n'a toujours pas trouvé d'employeur veule et autoritaire. En plus, il est brillant, intelligent et dévoué... Tout ce qu'on patron aime détester. Et il a de l'ambition. Pas l'ambition de devenir maître du monde mais l'ambition de montrer qu'il vaut plus que ce qu'il a pu faire. Mais apparemment, ce n'est pas le sentiment partagé par sa "reclasseuse" qui souhaite lui coller un boulot le plus vite possible, quel qu'il soit. Ses diplômes n'ont pas vraiment de valeur à ses yeux et j'ai l'impression que mon cher binome en a bien peu aussi, selon elle. Ce qui est faux mais qu'en sait-elle ? Les quelques minutes qu'elle peut lui consacrer ne situent pas une personne dans son ensemble. Elle ne situe pas son caractère, son humeur, sa science, ses doutes et ses angoisses. Mon binome est devenu un numéro administratif, un dossier à expédier comme des piles d'autres.
Quelques badernes de son ancien boulot ont eu l'ignoble subtilité de lui expliquer qu'en fait, partir au chômage était une bonne chose pour lui alors que eux restait dans ce taf inhumain. Sans parler de l'argent qu'il allait toucher pour son départ. Woaaahhh !!! Quelle chance !!! A se demander pourquoi ces momies n'en ont pas profité elles aussi alors ? Au lieu de venir me pleurer sur les pompes à longueur de journée pour me raconter à quel point c'est dur de travailler ici, elles avaient des vacances payées qui s'offraient à elles... Signe d'un monde qui a raté une marche, le chômeur devient une menace pire qu'une maladie. Parce qu'une poignée de branleurs estiment survivre avec leurs allocations (et un bon paquet de travail au black, croyez-moi...), le sans-emploi est stigmatisé comme un profiteur, un suceur de flouze sur le dos des braves et honnêtes travailleurs (français, si je voulais rester dans la caricature). Ainsi, mon cher binôme, en plus d'être encouragé par ses anciens "collègues" à débarrasser le plancher comme un gros veinard, s'est trouvé considéré comme un vacancier dans le bar à pochtrons que nous fréquentions régulièrement. C'est vrai : un chômeur, vu que ça bosse plus, ça a du temps pour lui... Et puis, ça touche des sous à rien foutre ! Sans compter que du boulot, hein, on en trouve ! Assez bizarrement, d'ailleurs, ce genre d'idées reçues (mais pas assez fort sur le crâne de ceux qui les répandent) est surtout partagé par les retraités et ceux qui ont un boulot. Mais si demain, ces grands penseurs perdaient leur job, accepteraient-ils n'importe lequel de ces boulots qui fleurissent à chaque coin de rue ? Accepteraient-ils leur statut de précaire, leur job minable, leurs rendez-vous aberrants, la menace d'une radiation ? Accepteraient-ils de s'agenouiller assez bas pour perdre toute dignité et prendre ce qu'on leur jette ? Accepteraient-ils leur statut de vacanciers ?
Mais surtout, en plus de d'être un faux cliché ambulant, mon binôme est un vrai chat noir. Une malchance improbable et légendaire. S'il devait lister le nombre de merdes qui ont pu lui arriver simplement depuis que je le connais, vous croiriez à une blague et à une imagination débordante de sa part. Mais non. Pour avoir bossé trois ans avec lui, il lui est arrivé tous les pépins possibles. Mais ce qui pouvait présenter un aspect amusant à force de poisse n'a plus vraiment la même signification aujourd'hui. Parce que, par un fatum vicieux, ça s'est multiplié. Tout l'a lâché : sa télé, son magnéto, son DVD, son Internet (qui doit être voudouisé), sa caisse, son scooter... et son moral.
Si vous lisez régulièrement son blog, vous pouvez deviner entre les lignes que mon binôme n'est pas ce qu'on peut appeler un homme qui a confiance en soi. Quand on est poursuivi par de telles tartines de merde, il est légitime de se poser la question : qui ai-je fâchépour mériter ça ? Quel Dieu a été à ce point offensé par ma naissance pour m'emmerder à chaque stade de ma vie ? Mais le statut de marginal dans lequel s'enferme (malgré lui) mon cher binôme change la donne. Ces pépins, constants et répétés, ne font que plomber un moral cafardeux. Et ça me gonfle, ça me déprime, ça me colle une haine effroyable. Par la simple perte de son emploi à cause de dirigeants inaptes et imbéciles, mon ancien compagnon d'infortune traverse injustement un long tunnel à vide. Je me trouve parfois idiot de m'emporter devant lui de ce travail que je trouve ingrat parce que je me dis qu'il aimerait bien rogner avec moi sur ces incapables, visiter des Ca$h Express Converter et autres ou des disquaires. Le bon temps où nous écumions tous les soldeurs de Nice. Avoir un boulot, finalement. Même s'il faut y râler. Parce que, quand on est vacancier, le temps est notre ennemi. Il nous isole, il nous enferme, il nous fait douter. Et mon binôme est un doute sur pattes, il n'a pas besoin d'être encore plus enfoncé par des préjugés ou une administration inhumaine.
J'ai un ami dans la merde et je ne sais pas quoi faire... à part sortir de ma retraite, reprendre mon clavier, juste le temps d'un post pour lui dire que je pense à lui, que je ne l'oublie pas même si je fais un peu l'ermite. Et que je l'aime, aussi.
Courage, mec ! Et crois en toi !