Perte de sens
Ce matin, au cours d'une discussion calme mais intéressante avec une personne qui estime qu'avoir une (très) vague place dans la
hiérarchie sociale signifie qu'il a toujours raison quand il parle, je me suis rendu compte de quelque chose de frappant. Enfin, moi ça m'a frappé, si ça se trouve, c'est idiot mais je vous en
fais part. En fait, ce personnage me lance dans la conversation : "j'aime bien les réflexions, tu sais, j'adore philosopher".
Pour situer grossièrement l'impact de cette phrase, il faut savoir que, dans un passé récent, j'ai passé une demi-heure à lui expliquer le bien fondé de la collection de livres
pour les nuls. Vous connaissez, non ? Au départ, il s'agissait surtout de livres traitant de l'informatique sur un ton clair et humoristique. Depuis quelques années, ils ont élargi leur
rayon d'action à toutes sortes d'activités traitant aussi bien l'histoire, les religions, les maths, les sciences, le tricot, la guitare et autres. Et, pour cette personne qui "aime philosopher"
(NB : le raisonnement prend la philosophie pour exemple et développement mais ce point de vue englobe aussi toutes les matières dont traite cette collection), cette collection n'avait aucun sens.
Pourquoi ? Parce que, selon son avis éclairé à la chandelle, pour ceux qui voulaient faire de la philo ou s'y plonger, ils allaient vers les oeuvres du "patrimoine" philosophique. Hors, ce
que cet homme si brillant n'arrivait pas à comprendre, c'est qu'on ne rentre pas dans cette matière dont on ne connaît rien en plongeant directement dans le banquet de Platon , L'être et
le néant, Kant, Freud, le désopilant Sartre, le bidonnant Lacan sans oublier Hannah Arendt (arrêtez, je me pisse dessus...) et j'en passe. Bref, si je décide de m'intéresser à la philo et
que le premier livre que je lis, celui considéré comme le top du livre de philo, est la "Condition de l'homme moderne" de Arendt, à partir de combien d'aspirines 1. je balance le livre
par la fenêtre ? 2. je me mets à Marc Lévy ?
Ce que ce sinistre crétin (oui, laissons choir les masques) n'arrivait pas à assimiler, c'est qu'on ne rentre pas dans une matière, quelle qu'elle soit, comme on plonge dans le grand bain à
la piscine. Souvent, cette immersion nécessite des outils préalables. Déjà, qu'est-ce que la philosophie ? Si cette collection (ou une autre) dans un jargon clair me permet de toucher du doigt ce
concept, d'aiguiser ma curiosité, rien ne m'empêche de continuer encore un peu, de frôler des idées que je n'avais jamais imaginé et/ou les approfondir parce que ces livres m'ont ouvert
une passion. Attaquer la philo de front, comme essayer de comprendre un genre musical inconnu de nous, en y piquant des oeuvres au petit bonheur sans les mettre en perspective, ni comprendre leur
impact, leur contexte et leur portée sur la suite, c'est soit ramer énormément pour arriver à tout remettre dans un sens cohérent, soit se tirer une balle dans le pied comme un gland et, comme on
est con mais qu'on ne le sait pas, tirer un jugement définitif sur la chose en disant que c'est n'importe quoi.
Ainsi, ce brave homme, ce matin, adore "philosopher". Et là, soudain, je me suis rendu compte que les mots perdaient tout leur sens. Et que cette andouille, du haut de ces mots dont il ne
manipule aucunement les concepts, n'est qu'une victime parmi tant d'autres. Victime de cette volonté de ne pas passer pour un con, grande peur de ce millénaire. Or, en voulant sans cesse pousser
des réflexions dont on n'a aucune habileté, on finit par passer pour plus con qu'on n'est à la base. Combien cette pauvre âme a-t-il lu de livres de philo ? Quels sont ses auteurs
favoris ? Partage-t-il la pensée de Schopenhauer sur l'art de l'insulte ? Où situe-t-il Michel Onfray dans tout ça ? Considère-t-il que Nietzsche a engendré la pensée nazie ? Saurait-il même
écrire Nietzsche correctement ? Et puis, surtout, c'est QUOI "philosopher" pour lui ?
Les mots n'ont plus de sens aujourd'hui. On les utilise pour faire joli mais la communication a disparu en même temps que l'écriture SMS a explosé. Et par le délitement de l'écriture est
venu celui de la langue et de la pensée. Comme répondait le chanteur de CNK dans une interview, les gens ne maîtrisent plus les concepts dans la mesure où ils ne maîtrisent plus la langue.
Attention, je ne suis pas là pour faire la morale. Je suis le premier à parler et écrire comme une savate et à avoir les concepts qui s'embrouillent dans ma petite tête. Mais je sais qui je
suis et il n' y a rien de plus gonflant d'entendre quelqu'un prétendre un raisonnement dont il n'a même pas la moindre once d'idée. Se faire passer pour intelligent quand on a les neurones en
rase-motte, ça me broute.
RAAAAAHHHHH, j'ai mal au crâne avec cette réflexion à la noix. Bon, allez, on va se calmer les neurones : http://link.brightcove.com/services/link/bcpid1214128517/bctid1612727519
Bonne nuit...