Grandes gueules et petits bras
Ce titre est nul mais accrocheur. Lisez quand même la suite.
Lors d'une discussion, mon binôme de travail m'a mis en évidence quelque chose que j'avais remarqué depuis longtemps. Bon, il ne savait pas que je savais déjà, ce n'est donc pas sa faute et
il reste un gai compagnon. Mais il m'expliquait que le terme de collector était devenu un terme d'usage désormais pour les DVDs. Ce phénomène n'est pas vraiment nouveau, il date même de
l'avènement du support. En ce sens, il rejoint un de mes précédents posts où je me plaignais de l'appauvrissement de la langue et de la perte du sens des mots.
"Collector", le terme claque. Dans collector on entend "rare", "limité", "luxe"... On entend un terme loin, très loin du tout venant, de l'édition "simple" que les pauvres vont s'acheter.
Dans "Collector", on entend quelque chose de précieux, difficile à trouver et qui trône bien au milieu d'autres trucs tous aussi collectors (et chers parce que "cher", ça va SURTOUT avec
collector !).
Et donc, quand vous vous rendez dans votre fournisseur de culture de masse favori, vous avez du collector... dans 12 gondoles ! Pour le "rare", "limité" et "difficile à trouver", vous
pouvez donc repasser (par contre, c'est toujours aussi cher). Le terme en est galvaudé à un point inimaginable. Tout est collector aujourd'hui. Le moindre film naze qui a coûté un max et qui a
rapporté autant (dans la majorité des cas mais il y a des exceptions) a droit à son édition simple et collector. Donc, si j'ai bien regardé les gondoles, collector ça veut dire avec un DVD
en plus. Et dans ce DVD en plus, on y trouve des making of où tout le monde vous dit que tourner un film à 200 bâtons avec des vedettes qui ont le melon et le compte en banque qui ont triplé de
volume, les producteurs sur le dos et un scénario raboté jusqu'à l'os pour pouvoir plaire à tout le monde afin de rentrer dans ses économies, ben ça se fait les doigts dans le nez. Ensuite vous
avez les interviews où tout le monde se roule des pelles ("c'est le plus grand acteur/réalisateur/cascadeur/second rôle/porteur de café avec qui j'ai travaillé", "c'est probablement le
film/rôle/plan/instant dramatique/bêtisier le plus abouti de ma carrière" et bla bla...). Une explication soporifique des effets spéciaux ("Ben en fait, on a tout fait sur fond bleu en trois
semaines et après on a passé 8 mois sur nos ordinateurs" dixit la nouvelle trilogie Star Wars) et un commentaire audio que personne n'écoute.
Le plus drôle dans cette histoire est que, voyant qu'ils utilisaient le mot à tort et à travers, les commerciaux et éditeurs ont catégorisé. Ainsi, après le collector, on a la
super-collector, la limitée, l'"ultimate" et la numéroté à XXXX exemplaires. Bref, collector c'est la base après, y'a encore mieux (et encore plus cher !). En gros, n'importe quoi. Je cite par
l'exemple : Old Boy (chef d'oeuvre, soit dit en passant) a eu droit à sa version simple, collector et ultimate. Seule l'ultimate est aujourd'hui difficilement trouvable en grandes
surfaces. Est-ce donc elle la vraie collector ? Et si c'est le cas, la collector toute simple, c'est quoi alors ? Une mini collector ?
Ce terme est surtout devenu un aspect marketing sur un autre plan. Grâce au collector, de plus en plus, vous verrez le film que vous n'avez pas vu en salle. Ce sont les director's cut, dont
l'émergence a quelque chose d'affolant et d'effrayant. En effet, il marque le pas des réalisateurs face aux producteurs. Le temps où un réalisateur se battait bec et ongles pour SA vision, SON
film, SES choix... Avec le support digital, nous avons subi l'avènement du producteur gagnant sur les deux tableaux. Un film caviardé en salles et le même film "inédit" en DVD. Le réal s'en bat
l'oeuf, tourne les plans qu'il veut, laisse les manettes aux exécutifs en se disant bien qu'il pourra toujours faire SON film... sur DVD. Et la salle de cinéma dans tout ça ?
Non, ok, je suis d'accord, les télés deviennent énormes, le son 6.12, le HD qui pulvérise la rétine, ok ok... Mais si l'exploitation d'un film salle doit plus passer pour une sortie
technique de la part d'un réal en attendant que son film comme il le veut arrive en DVD, il y a un problème. Joe Carnahan, dans une interview pour son film Mise A Prix, roulait des
mécaniques en présentant son film face à la commission de censure américaine (MPAA, me semble-t-il). Il tenait à ce que son montage soit livré tel qu'il voyait le film, dans toute sa rage, dans
toute sa violence et qu'il se battrait pour ça, vaille que vaille. Au final, il s'est dégonflé et son film est sorti bien adouci. Et après son bide, même pas une director's cut en DVD. Le con
!
Outil publicitaire mensonger dans 98% des cas, la version Uncut, Unrated, Director's cut, Extra-Large, Avec Des Frites... c'est du vent. Il s'agit très souvent de 4 minutes inutiles
rajoutées ça et là, deux-trois gerbes de sang effacées lors du passage salle, quelques "fuck" et de séquences un peu hot hot (rien d'affolant). Bref, le même film à trois détails près qui ne
changeront rien à sa qualité première. Je passe sur les publicités mensongères comme Hellboy et sa fausse Director's cut. Mais bien des films se surpassent dans leurs versions
remaniées. Comme par hasard, ces miracles sont dus à des cinéastes chevronnés qui donnent une nouvelle ampleur à leur film et ne se foutent pas de leur public : Ridley Scott, Peter Jackson, James
Cameron, Oliver Stone... Vous avez cru que j'allais dire Georges Lucas ?
Tout ça pour en revenir à mon titre qui est pas si mal en fait...
Bonne nuit...