On ne peut plus rien faire !
Ce soir, au Grand Journal, Denisot recevait Bigard. Dans l'absolu, l'artiste me fait rire. C'est particulièrement salé et énorme mais ça ne choque que les
gens de petite mémoire, ceux qui n'ont jamais vu un film de Bertrand Blier (Les Valseuses, Tenue De Soirée, Buffet Froid...) auteur autrement plus corsé et dans les années 70 encore !
Pour moi qui m'esclaffe devant les perles d'écriture de Blier, Audiard, Veber et autres (mais en oublie-je tant que ça ?), Bigard ne me choque pas.
En ce qui concerne l'homme, ses prises de position m'ont peu à peu dérouté et éloigné. Bonhomme à la fois ouvert et tranché, certains de ses coups de gueule m'ont franchement ennuyé. Mais
l'artiste continue à me faire rire, même s'il semble creuser le sillon du "toujours plus loin", sillon dangereux quand on ne le maîtrise pas bien, ce qui est un autre débat totalement subjectif.
Bref, sans que personne ne lui demande quoi que ce soit, Bigard s'assoit à la table et part bille en tête sur son dérapage du 11 septembre. A la mauvaise foi de l'un s'opposait celle des
animateurs (têtes de pioche bien-pensantes) dans une joute verbale où Bigard a plaidé sa cause en s'excusant tout en tirant la couverture à lui comme le mégalo qu'il est devenu. Ce que j'ai
surtout retenu, c'est un Bigard qui a su faire front devant 5 animateurs avec des yeux comme des couteaux. Si je peux reconnaître une qualité à l'homme, c'est son courage. Qu'il l'ait délayé dans
un humour limite et un constant "moi je" est dommage.
Ce qui me ramène à deux choses. Primo, Bigard explique que l'émission où il a vrillé (l'émission de Ruquier sur Europe 1) était enregistré et qu'il a balancé son discours comme à une
conversation de bistrot. Après, il s'est dit que s'il avait dit des choses choquantes, la production couperait, ce qu'elle n'a pas fait. Déjà, sa démonstration montre bien qu'il ne mesurait pas
ses propos puisque sortir une énormité pareille sans se rendre compte de sa portée est éclairante. Ses excuses patinent un peu dans le vide, du coup. Ensuite, pour ne pas charger que lui, quand
il a balancé sa bombe... il n'était pas seul dans le studio, non ? Où étaient Ruquier, Miller, Eboué, Bénichou, Steevy et les autres coiffeuses caqueteuses qui animent ce show si spirituel ?
Eux qui fustigent les moindres dérapages et autres bévues de gens bien moins intelligents qu'eux et qui nous dispensent leurs bonnes paroles et conseils avisés (j'exclus totalement Aléveque
de cette attaque !) tellement ils sont bons... où étaient-ils ? Dans un studio voisin ? Bigard aurait-il enregistré tout seul dans son coin ? C'est bizarre ça, non ? Non ?
Pour se défendre, Bigard a sous-entendu une liberté d'expression limitée en France. Ce qui améne mon deuxième point (quel talent ! Tout à l'improvisation en plus...), la sortie d'une
anthologie des dessins et photos d'Hara-Kiri chez Hoebeke. Si vous ne connaissez pas Hara-kiri... Pfff, qu'est-ce que je
peux faire pour vous ? Hein ? Le journal bête et méchant qui n'a jamais été dépassé mais qui a donné naissance à un nombre incalculable d'enfants illégitimes, de bâtards non reconnus et de
descendances cachées. Dire l'influence que ce journal a eu et a encore sur une partie de la presse, humoristes, télé, chansons, dessinateurs et j'en passe est incommensurable. Mené par feu
le professeur Choron et Cavanna, ce journal n'a eu de cesse de pulvériser les limites du bon goût et de la bienséance avec un acharnement raffiné et une politesse anarchiste. Sortir
aujourd'hui un recueil de ce qu'on osait faire dans les années 60 est assez épatant et met en lumière un fossé effrayant. Dans sa préface, Delfeil de Ton écrit que les gens lui parlent de
leurs souvenirs d'Hara-kiri et répètent sans cesse que faire ça aujourd'hui, on ne pourrait plus. Ce à quoi il répond très justement qu'à l'époque non plus on ne pouvait pas le faire. Et c'est la
seule différence. Publier des horreurs pareilles il y a 40 ans et plus était un vrai challenge, un vrai courage. La société était largement plus sclérosée, plus tenue, plus "Gaullienne". De
nos jours, tout le monde fait du "politiquement incorrect" mais personne n'ouvre sa gueule. Les comiques "incorrects" se moque des fonctionnaires (ho ho ho !), du sport (ha ha ha !), des cathos
(tant qu'à faire...) et parlent de cul. Bref, ils font de l'incorrect consensuel, ils égratignent sans frapper, sont virulents sans acidité. Au pire, ils sont vulgaires mais derrière le langage
ordurier sans génie, il n'y a rien.
D'où ma question : les "comiques" actuels sont-ils tant brimés par leur époque réac ? Ou sont-ils juste attirés par l'argent et n'ont plus le courage d'ouvrir leur gueule ? Choron and
Co l'avait ce courage, avec la classe en plus. Parce qu'ils étaient intelligents. Et là, je n'ose même plus parler des comiques d'aujourd'hui, ce serait l'hécatombe.
Ne mourrez pas bêtes avant d'aller vous coucher
Bonne nuit...