Quand j'avais 16 ans, je ne pensais pas dépasser la trentaine.
Surtout que je ne voulais pas vivre aussi longtemps, en fait. J'ai vécu ce que vivent bon nombre de personnes à cet âge. On est mal dans sa peau, mal dans ses pompes, on a des boutons sur
la gueule, on ne sait pas, on ne se connaît pas. J'étais une sorte de geek version light. Je dis light parce que la vigilance familiale m'empêchait de plonger complètement dans un
univers parallèle. Limitation de la télévision, surveillance de mes activités (maigres, ce n'était pas le plus fatigant), surveillance de mes fréquentations (comme le lait, on tourne vite mal à
cet âge), limitation de l'ordinateur... Ce flicage qui venait d'un bon sentiment n'a pas été trop éprouvant. Il m'a permis de forger une petite personnalité, un esprit, une culture faite de
livres, de musique et de films regardés en famille (avant que la télé française ne découvre la poule aux oeufs d'or des séries américaines).
Quand vous êtes tout gosse et que votre univers se résume à des dessins animés, à des BDs, des livres, à bien travailler en classe, à être considéré comme beau et intelligent par votre
entourage, quand votre vie se résume à ne rien craindre, à vous persuader que tout ira bien, le moment où vous percutez la réalité, l'instant où tous vos os se brisent net sur le mur de ce qu'on
ne vous a jamais dit... Vous grandissez trop vite, la tête vous tourne et c'est à vous de prendre le bon (?) chemin. Je n'ai jamais pu parce que je n'ai jamais aimé le monde que j'ai
découvert.
Vous grandissez trop vite. La somme d'informations que vous devez ingurgiter en un temps record est monstrueuse. Et ce n'est pas dû à votre culture ou à votre éducation car les règles
que vous devez apprendre, toutes celles que vous ne connaissez pas, la culture et l'éducation n'y ont pas droit de cité. Il s'agit d'être cool, il s'agit d'être culturellement dans une moyenne
confortable (médiocre, en gros), de bien se marrer tout le temps, pour n'importe quoi. Il s'agit juste d'être con. Et pour être con en masse, cela nécessite des codes à apprendre : vestimentaire,
musical, culturel, linguistique...
Vous grandissez trop vite. Vous n'arrivez pas à vous caler dans le monde extérieur, vous ne trouvez plus la place dans votre monde intérieur. Il faut que vous poussiez les murs, changiez la
couleur, déplaciez les meubles... Mais ça ne suffit pas. Vous n'êtes bien ni dedans ni dehors. Votre entourage social est stupide à 99% et ne vous accepte pas. Votre entourage familial ne vous
comprend pas et ne vous comprend plus. Vous changez et vous n'aimez pas ça. Vous avez mal et ce que vous devez devenir pour calmer cette douleur ne vous plaît pas plus. La schizophrénie vous
guette. Le petit garçon souriant que vous étiez voit ses yeux s'assombrir et son sourire s'effacer. Vous ne vous aimez plus. Vous ne vous aimez plus parce que vous ne savez plus qui vous
êtes. Vous grandissez trop vite et vous perdez le chemin, avec cette angoisse intangible de ne jamais vraiment le retrouver un jour. Votre moi en formation entre en dissonance avec une réalité
crue. Votre moi connaît une croissance troublée, qui vous poursuivra longtemps.
Vous grandissez beaucoup trop vite. Vous ne connaissez rien à la vie donc vous ne savez pas qu'un jour, vous vous en sortirez. Malgré votre prise de contact avec le monde, vous ignorez que
cela finira. Là, vous avez 16 ans. Vous êtes fragile et sans défense. Vous vivez un amour d'adolescent poète, parce que vous adorez la poésie, cette façon de parler de l'âme et de l'amour avec
des jolies phrases. Vous vous trouvez laid et sans intérêt. Vous ressentez, vous voyez poindre un début de douleur inimaginable, vous frôlez un paroxysme qui ne demande qu'à éclater. Alors, parce
que vous êtes trop lâche pour vous ouvrir les veines, vous décidez de vous créer un double. Un autre, une façade, quelqu'un qui vous permettra de tenir face au monde réel. Au fond, vous
serez toujours le même mais votre masque vous permettra d'endurer votre peine, votre jumeau prendra les coups et les rendra. Il sera l'homme sans honte, sans remords, celui qui fera payer ce
monde, qui le regardera dans les yeux. Et vous créez un mur infranchissable entre vous et le reste de l'humanité. Vous vous protégez derrière et vous attendez, vous attendez le moment où tout ce
bruit prendra fin.
Vous grandissez encore et encore. Votre sexualité vous rattrape, vos hormones vous triturent. Vous écoutez les exploits sensationnels de vos camarades, leurs histoires de cul, leurs
"femmes", leur avance sur la vie. Vous, vous rêvez de l'amour, vous tricotez vos poèmes dans votre tête, vous imaginez le jour où une belle fille tombera amoureuse de vous, vous comprendra et
tout ça. Vous laissez votre double déblayer le terrain. Vous passez le temps, vous ingurgitez de la culture et de la "sous-culture". Vous creusez votre différence et votre marginalité. Et vous
aimez ça. Vous aimez tellement ça que votre personnage finit par se fondre avec vous-même. Vous commencez à vous croire. Vous détestez le monde, vous êtes misanthrope (merci Jean-Baptiste !),
vous êtes un romantique suicidaire... Le porno vous gagne. Vous devenez un romantique fasciné par l'éjaculation faciale. Vous développez votre maladie, votre cancer de l'âme.
Le temps passe. Vous ne grandissez plus. Votre cancer, si. Vous sortez du lycée, vous atterrissez à la fac. Vous ne savez pas quoi faire de votre vie, dans tous les sens du terme. A la fac,
vous glissez, vous vous paumez complètement. Votre personnage est là mais vous suffoquez. Vous vous laissez mourir, pardon, vous vous laissez vivre dans l'apathie. Vous multipliez les échecs. La
vie semble vous avoir lâché sur le bord de la route.
Vous avez arrêté de grandir. Vous stagnez, léthargique et indifférent. Vous laissez filer vos chances. Vous repartez de zéro. Comme vous n'espérez plus rien, comme personne ne croit en
vous, vous vous lancez dans la bataille sans regards en arrière. Quelque part, vous avez atteint une sorte de liberté. Vous n'avez plus d'entraves. Et, effectivement, les succès surgissent.
Petits mais concrets. Et pour la première fois depuis longtemps, vous vous sentez bien. Vous semblez comprendre le monde ou, du moins, vous acclimater à lui. Mais à force de trop y croire, vous
faites un faux pas fatal. Pour la première fois de votre vie, vous tombez amoureux. Une personne incarne sous vos yeux votre parfait fantasme passionnel. Ce n'est pas une coïncidence. Ce ne peut
pas être une coïncidence. Cette fille doit vous revenir : sa beauté, son charme, son intelligence, son sourire...
Vous recommencez à grandir, malgré vous. Mais cette croissance fera des dégâts irrémédiables. Premieramour vous bombarde de ses phéromones. Vous êtes le même nigaud mais dans un corps
d'adulte. Le seul problème, c'est que votre coeur va battre plus fort que ne le supportera votre personnage... et vous-même. Ce travail sera long, long et éprouvant. Et vous perdez cette
bataille. L'ennemi(e) a infiltré vos lignes et a placé ses charges dans les endroits stratégiques. Vous vous battez avec l'énergie du désespoir, en chantant un Te Deum déplacé. Mais
clic... Tout explose. Vous vous effondrez en larmes, sans musique dramatique.
Quand j'avais 23 ans, je ne pensais pas dépasser la trentaine. Quand j'avais 23, je croyais que ma vie était finie. La carapace que j'avais forgé a explosé en mille morceaux. Plus de
protection pour mon petit coeur. J'ai 23 ans, je suis fragile et sans défense. Mais j'ai un but. Finir ma fac. Pendant cette période, je rencontre Meilleurami, ma seule béquille fiable à ce
moment-là de ma vie. Il est comme moi, perdu et écorché. Je rencontre beaucoup de gens. J'en ai perdu de vue la majorité, j'en ai gardé ou retrouvé une poignée. Ils m'aident à grandir sans
le savoir. Quand je passe mon année de maîtrise, je n'ai jamais autant eu confiance en moi et en mes capacités.
Et quand je finis ma fac, je dérive de nouveau comme une bouteille lancée à la mer. Je passe une année à glander, une année à passer un concours que je rate. Et j'explose de nouveau. Je
craque sous le poids de mon propre espoir. Je rate mon concours, je rate Premieramour. J'ai 26 ans et je ne pense pas dépasser 30 ans. Ce n'est pas loin me direz-vous. Mais je suis dévasté, au
fond du fond. Et même si la Mort n'est plus une idée aussi obsessionnelle, elle reste une option réconfortante. Je me dis que si je me relève de ça, je me relèverai de tout...
Je me suis relevé. J'ai continué. Mais les coups que j'encaisse désormais font plus de dommages qu'avant. Mon blindage ne tient plus, n'est plus reconstructible, n'est plus garanti. La
couche de protection est partie, me soumettant à cru aux émotions, aux vagues de sentiments contradictoires et blessants. J'ai l'impression d'avoir régressé, que l'apparition de cette
hypersensibilité était logique après ces années de réclusion et d'étouffement mais que mon incapacité actuelle à la contrôler est un échec. Pour certains, c'est une qualité. En ce qui me
concerne, j'aimerai parfois être comme mon binome, capable de se détacher de ses émotions. J'aimerai pouvoir faire ça, mettre sur pause, bloquer le flux, prendre du recul et réfléchir dessus.
Mettre en correspondance mon coeur et mon cerveau, les faire travailler ensemble.
Je trouve un boulot. J'ai 26/27 ans, je suis seul mais ce n'est pas un problème et je grandis encore un peu plus. Une croissance naturelle. Et voilà...
Aujourd'hui, j'ai dépassé la trentaine (de peu, restons coquet !) et j'ai l'impression d'avoir 16 ans. Aujourd'hui, je n'ai pas la pensée de ne pas franchir un certain seuil mais j'ai peur
de savoir combien de seuils je vais franchir et dans quel état je vais les franchir. J'ai subi la souffrance d'une rupture injuste et humiliante et j'ignore si j'en suis guéri.
Cellequej'aimais s'est perdue à jamais dans les brumes de sa folie égoïste. Cellequej'aime se mordille la lèvre inférieure, indécise et imprécise quant à ma place dans son regard. Je ne dis rien,
je ne précipite rien comme j'ai pu le faire avant. J'en souffre en silence, étranglant ma tristesse par divers moyens. Je me dis que tout cela est futile, que j'ai tort et que mon instinct, mon
coeur si perméable et mon increvable optimisme romantique vont encore me pousser dans les orties avec, à l'arrivée, des écorchures, des blessures, des cicatrices et des larmes. Mais un coin de
mon esprit est habité par l'envie d'y croire, encore...
J'ai dépassé la trentaine. J'ai arrêté de grandir pour commencer (je dis bien "commencer") à mûrir, même si, pour moi, cela est souvent synonyme de désillusions. La ligne est alors mince
entre mûrir et pourrir. Cela doit dépendre du poids de ces fameuses désillusions, de nos regrets et du prix de nos leçons apprises. Je suis seul et ça me pose problème parce que mon coeur
commence à se languir d'être solitaire et de n'avoir personne à qui parler. J'ai des amis, fidèles et aimants. Des gens formidables qui ont cherché une âme derrière ce mur d'isolement.
Meilleurami est toujours là, indéfectible, sa main sur mon épaule étant à la fois un geste rassurant, amical mais aussi préventif, si jamais l'idée me viendrait de tomber. Mon binome me tient
l'autre épaule. Je suis plus vieux qu'eux (1 an pour Meilleurami, plus pour binome) mais j'ai toujours l'impression qu'ils sont mes grands frères bienveillants, s'assurant que je ne tourne pas
mal.
Le gris est de retour. La Mort a retrouvé son giron, une place de réflexion à la table des concertations. Beaucoup de choses l'éloignent ou mettent un veto à ses propositions. L'angoisse
est là aussi et sa voix est plus forte. C'est une habituée. Les négociations sont ardues, douloureuses et longues. Je ne devrai pas me plaindre. D'autres personnes souffrent plus que moi et dans
un silence courageux tandis que je chouine pour une écharde dans le doigt. Mais je n'aime pas qu'on me vole ma tristesse sous je ne sais quels prétextes, comme quoi "la vie est dure". Je le sais
et cette philosophie à la con m'insupporte. Parce que, dans cette optique, on peut toujours chercher pire et se dire que nos soucis quotidiens ne valent rien.
Quand j'avais 16 ans, je ne pensais pas les avoir de nouveau en écrvant un blog.
Bonne nuit...
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