Le Festival de Cannes 2012 a ouvert ses portes. La fête va durer 12 jours. 12 jours de dingues, d'excès en tout genre, 12 jours de nuits blanches, 12 jours
durant lesquels les 24 heures d'une journée sont totalement insuffisantes pour couvrir l'effervescence d'un festival qui célèbre... Qui célèbre quoi déjà ?
Je me dois d'être honnête avec vous. Vous me connaissez un peu (enfin, surtout les mauvais cotés !) et ce n'est pas une surprise pour vous de savoir que
j'adore le cinéma. Et là, je mets "adore" parce que je n'ai pas le temps d'aller fouiller dans un dictionnaire des synonymes pour trouver un verbe largement plus exagéré qui rendrait à peine
justice à ma passion dévorante pour les 24 images/secondes. Quand on a baigné tout petit dans la multitude de films que proposaient les quelques chaînes de télévision à l'époque (et par époque,
il faut entendre une poignée d'années, bien entendu, pas de coquetterie entre nous...), le film du dimanche soir sur la défunte Cinq qui servait régulièrement de la nouveauté, la mythique
"Dernière Séance", animé par le non-moins mythique Eddie Mitchell (alias Docteur Schmoll, alias Claude Moine) où l'on pouvait s'injecter légalement sa dose de western hebdomadaire en
double programme et réclames incluses, et j'en oublie consciemment... Tout ça laisse des traces ! Et oui, toi, jeune lecteur qui me lit (d'où ton nom !), il existait une époque où la
télévision comptait cinq chaînes et passait des débats exigeants, des divertissements fastueux, des téléfilms qui passionnaient la moitié de la France, des expériences impossibles à refaire
aujourd'hui (Les Shadoks, Palace, Merci Bernard, La Lorgnette, Les Raisins Verts...) et, surtout, des films !!! Des westerns (donc...), des érotiques italiens qui n'avaient souvent
d'érotique que le nom mais étaient indubitablement italiens de confection, des films d'horreur (des vrais !), des polars qui saignent, du 70's avec carré blanc, du fantastique, du S-F, de la
comédie musicale (Greeeeeeease !!!!) du film français avec des vrais acteurs et des vrais réalisateurs... Mes héros s'appelaient James, Indiana ou Luke. Je connaissais Schwarzy,
Sly, Harrison, Christophe, Kirk, Burt, Charlie, Buster (déjà !), Harold, Sean, Roger, Jean-Claude (hééé oui !) mais aussi Lino, Michel, Jean, Christophe (le même que précédemment),
Jean-Paul, Alain, Jean, Bernard, Jean, Michel et j'en repasse encore.
Oui, jeune lecteur, petit poussin écervelé tombé du nid pour atterrir dans un tas d'ordures, avant, de mon temps, la télé n'était pas ce déversoir
ininterrompu de programmes pré-vomis qui ont fait de ton cerveau ce petit magma de choses molles faisant "blop blop" à chaque fois que tu as une idée, ou approchant. Multiplication des chaînes,
des programmes interchangeables, vagues concepts étirés jusqu'à la nausée, starification de crétins maousses et bouquets cinéma devenus des robinets à films où l'offre est tellement pléthorique
qu'elle ne rime plus à rien... Bref, un océan où le sens critique (pub!) et la curiosité n'ont aucune place.
En clair, quand on a commencé au biberon et qu'à l'âge de 10 ans, on est devenu un collectionneur maniaco-compulsif de VHS (qui se souvient de TV Jaquettes
?), ça ne peut pas partir avec le temps ! Mes murs et mes meubles IKEA au bord de la rupture le prouvent. Tout ça pour dire quoi ? Que le Festival de Cannes a ouvert, que tous les médias vont en
faire le tour, que le Japon pourrait être rayé de la carte et relégué en dernier titre du journal si un réalisateur avoue son admiration pour Staline en conférence de presse, que le nombre de
journalistes au m² va être encore affolant, sans parler de la multiplication des émissions spéciales et autres quotidiennes qui "debriefferont l'actu"... Mais pour parler de quoi, au fait
?
Parce que Cannes, c'est quoi ? Le reste de l'année, un mouroir flashy qui ne s'anime que les soirées de week-end. Et pendant le Festival, un mouroir
encore plus flashy qui s'anime pendant 12 jours et 12 nuits. La vulgarité sous-jacente explose et prend d'autant plus de place compte tenu du vide culturel vertigineux baignant cette
ville. Imaginez une tribune de foot de la taille de la croisette... Des kékés vazy-tavu qui espèrent choper Jamel, des photographes à l'affût du moindre truc à clichetonner, des kilomètres de
pouffes blondasses siliconées et de vieux beaux recuits qui arpentent la Croisette dans l'espoir d'être vus par les photographes cités plus haut ou quelques agents de casting en chasse, des
touristes qui cherchent la vedette, des foules qui attendent les vedettes devant les hôtels, des vedettes qui fuient la foule (en ne foutant pas un pied sur la Croisette), des journalistes qui
traversent la foule sans que personne ne les emmerde (genre Eric Naulleau) et vedettes qui souhaiteraient bien qu'on les reconnaisse...
Coucou ! Un autographe ? Non ? Personne ?
- Putaing, tu crois qu'on verra Eli Semouneu ? - Ou Robert DeNiro ? - Qui ?
2 rayons de soleil et c'est parti : des gens partout...
...partout...
...PARTOUT !!!
Alors, comme vous pouvez le constater, l'agoraphobie n'est pas une maladie recommandée. Pendant 12 jours, la population vivant à Cannes triple :
journalistes, techniciens, agents, stars, touristes, proxénètes, dealers, producteurs, etc... Tout le monde vient couvrir... Mais couvrir quoi déjà ?
Pendant ce temps, à Vera Cruz...
Excusez ma confondante naïveté mais quand je regarde (au hasard et sans aucune mauvaise foi qui ferait aller mon article dans la direction souhaitée) Le
Grand Journal, j'entends Denisot tout guilleret... Heu, non... Denisot n'est jamais guilleret, il est professionnel ! Bref, l'oeil sur sa fiche, il nous fait la liste des courses en nous
énumérant les invités qui vont défiler sur le plateau (et dont la moitié vont les planter au dernier moment). Attention, cherchez l'erreur : Robert Pattinson, Marion Cotillard, Gossip, Valerie
Lemercier, Brad Pitt, Pete Doherty, Kylie Minogue, Sexion D'assaut, Romain Grosjean, Orelsan... Alors ? Vous avez trouvé ? Non ?
Deuxième chance. Une émission de M6 où la journaliste présente nous annonce de but en blanc : "Le Festival va s'ouvrir blablabla et que porter à Cannes ?"
Ouioui, à l'ouverture du Festival, la question est : quelle mode faut-il suivre à Cannes ? Cherchez l'erreur.
Alors ?
Trouvé ?
La bonne réponse était : le cinéma !
Je vous entends d'ici : Quoi ? Comment ? Mauvaise langue, mauvaise foi et comment tu peux dire ça, d'abord ? Ben, je le dis parce que je peux. La première
victime du Festival de Cannes, c'est le cinéma. En même temps, il s'est donné le bâton pour se faire battre. En ouvrant ses portes à un panel de célébrités extérieures à sa manifestation
initiale, la Croisette s'est réveillée avec la gueule de bois. Trop intello ? Pas de soucis : en faisant parader l'équipe de football victorieuse de la Coupe Du Monde 1998 sur le tapis rouge, on
ne risquait pas l'embouteillage de neurones. Pas assez glamour ? No soucy : on prend trois pouffes célèbres et elles seront les publicités vivantes pour de grandes marques de cosmétiques. Un tour
sur le tapis en robe à 200 patates, une moue boudeuse, 386 photographes en apoplexie et c'est dans la boite ! Et le cinéma ? Rââh, venez pas nous gonfler avec les détails !! Allez plutôt manger
un bout : avec la tonne de bouffe engloutie (ou jetée) et les litres de champagnes dont le prix par bouteilles équivaut au PIB de l'Afrique du Sud, vous arriverez bien à trouver quelque chose à
vous mettre sous la dent.
Si vous êtes attentifs, quelques minutes dans une émission radio ou au vol dans une émission de télé, vous trouverez des commentaires
cinématographiques. Mais peu, très peu. Entre l'intensif cirage de pompes et le commentaire acerbe de critiques pétant les plombs sous le soleil cannois en se croyant investis d'une mission de
bon goût, vous n'aurez que peu de cinéma. Sous l'opulence, vous n'avez rien. Pas d'émotions, pas de découvertes, pas de sensibilités. Tout se fait dans le bruit, le fracas, au milieu des
sifflets, des sièges qui claquent, des scandales foireux et des chronométrages d'applaudissements en fin de projection. Un exemple ? Depuis deux ans, Le Grand Journal nous offre les avis
éclairés de critiques au poil concernant les chances de Palme d'Or. En plus d'être à coté de la plaque à chaque fois, je mets au défi quiconque de comprendre une broque à cette séquence. Déjà
horripilante en temps normal sous le nom de "crash-test" (je me marre !), ce résumé à 400 BPM des films du jour montre bien comment l'émission phare de Canal traite son sujet : à toute berzingue
et dans un gloubiboulga de montage image/son imbitable. Du glamour, du glamour ! Assez de cinéma !
Le préjugé facile de dire que Cannes n'est qu'un repaire de m'as-tu-vu s'entrechoque violemment avec un autre préjugé qui consiste à dire qu'à Cannes, les
films sont chiants et qu'on y comprend rien puisque les gagnants viennent tous des pays de l'est, bande de voleurs de poules ! C'est toute la schizophrénie de ce Festival. Une maladie que
les producteurs américains ont bien compris. S'ils détestent Cannes et n'ont cure de leur palmarès intello (aux U.S.A., la mention Palme d'Or sur un film fait chuter ses ventes !), ils savent
utiliser ce coup de projecteur démentiel à leur escient : investissement en masse au Marché Du Film (devenu le vrai coeur du Festival) et présentation en grandes pompes des machines de guerre
(cette année : Madagascar 3). Sans parler des campagnes d'affichage qui retapissent le moindre palmier sur 3 kms. C'est le Débarquement de Cannes.
Oui, y'a du chef-d'oeuvre...
Little White Lies alias The Little Mouchoirs in french... quand personne ne savait ce que c'était !
Petite curiosité qui s'ajoute à la loooongue liste des "films qu'on a les affiches du projet mais qu'on a jamais tournés".
Attention au piège cependant : certains de ces films ont bien été tournés. Sauras-tu les reconnaître ?
The Muscles From Brussels en pleine retape... Courage mec !
Comme je l'expliquais plus avant, le Festival a donné le bâton pour se faire battre. A sur-intellectualiser la chose cinéma, en huant les succès
incontestables (Pulp Fiction) et en sacrant le n'importe quoi (qui se souvient de L'Humanité de Bruno Dumont ?), Cannes a, encore, cette étiquette de festival de films
chiants. Et cette étiquette est en partie vraie. En partie car, comme dans une émission télé, la qualité du Président du jury donne le cap. Et, à moins de faire une bourde, quand le membre le
plus éminent est américain, EN GENERAL, on récompense du cinéma :
Eastwood ? Pulp Fiction
Scorsese ? Theo Angelopoulos certes mais La Vie Est Belle en Grand Prix.
Tarantino ? Michael Moore d'accord mais Old Boy en Grand Prix
De Niro ? The Tree Of Life... Bon, là, on peut discuter (mais tout le monde ne peut pas saisir la charge viscérale d'un tel film !)
Et si le Président est important, la sélection joue beaucoup aussi. Il y a peu de chances qu'on retrouve une qualité de films comme l'année dernière (2011) de
sitôt : The Tree Of Life, Melancholia, Drive, The Artist, Polisse... Beaucoup de bons films qui, malgré des sujets difficiles, n'oubliaient jamais le grand public sur le bord de la
route.
Mais je critique, j'assassine, je honnis ce Festival où le botox a remplacé la beauté et où le paraitre devient une priorité... Il me faut être honnête : je
donnerai un bras, une jambe et même une couille pour vivre ce putain de Festival pendant ces 12 putains de jours. L'ambiance électrique, les petits déjeuners à 14h30, les steaks-frites à 17h30 et
le repas à 4 heures, la course à la séance entre les sections paralléles, ressortir grisé par un film ou completement deboussolé par une daube prétentieuse, découvrir le futur classique, être
toujours surpris de toutes manières... Voir l'équipe du film presenter son bébé devant un parterre de journalistes et de VIP (j'en étais, je me la péte... Bon, c'était pour Copacabana avec
Isabelle Huppert et le film a fait 35 sièges à sa sortie mais quand même !! Bon ok, j'avais supplié mes acolytes de l'époque d'aller courir voir La Casa Muda, un film d'épouvante
mexicain réalisé en un seul plan-séquence... et j'étais le seul que ça interessait. Mais qui c'est qui s'est payé un remake, hein ? Voilà, fin de la parenthése !)... Pouvoir m'endormir aux
films de la selection officielle... Découvrir les gros morceaux de cinéma en avant-première... Et pourquoi pas, après tout, profiter de la vie de la Croisette : les films, les teufs, les pouffes,
parler avec Frederic Beigbeder, rencontrer des journalistes que j'adore lire (Christophe Lemaire et... Christophe Lemaire !), m'amuser du Barnum Fellinien qui arpente le pavé cannois pendant ces
12 jours, hanter le Marché du Film et picorer au hasard des flyers les plus improbables, compter les happenings, visiter le reste de la ville deserté, bouffer du cinéma jusqu'à l'écoeurement !!!!
Mais comment être écoeuré quand on annonce la projection de la version INTEGRALE d'Il Etait Une Fois En Amerique ! Il Etait
Une Fois En Amerique, bordel de putain d'un Luc Besson à la con !!! Un des plus grands films de l'humanité en version remasterisé et rallongé pour une durée démentielle de 4 plombes
! Comment jouer le blasé comme tous ces journaleux qui... STOP ! Je ne recommencerai pas ! Rien que pour ces moments-là, quand le grotesque cotoie le sublime, le médiocre avec le gratin, la
forme avec le fond... Pour résumer, le Festival de Cannes est une photo avec un modéle sublime et glamour au premier plan et un allemand en short en train de se gratter le cul
derrière. Je continuerai alors à vivre avec ma bipolarité de cinéphage et rien que pour ça : merci !
Bon, sinon, avant de partir, en cadeau bonux, on ne peut l'oublier : La Montée Des Marches !!
Comme si vous y étiez... Enfin, presque...
Grand rassemblement hétéroclite, grand rituel aussi passionné (on va voir des stars !!) que vain (on voit que dalle !), la montée des marches est le
rendez-vous obligatoire de tous les curieux, cinéphiles, mateurs obsédés et retraités. Une visite festivalière sans montée des marches, c'est comme Wallace sans Gromitt : ça ne se fait pas ! Une
excitation aussi palpable que la distance est courte mais que voulez-vous... On est une midinette ou on ne l'est pas.
Un marché de l'échelle en face des marches ? Tiens donc...
On se rassemble pour la messe...
Comme j'ai dit et répété : Cannes = grande classe
Les Marches... Mais là, y'a personne...
...Du coup, on se fait un peu chier !
Les fidéles se massent...
Et c'est parti : envoyez les vachettes !
- Putaing, tu le vois Elie Semouneu ? - Ta gueule ! (Remember les échelles au fond ?)
A l'écran : Mads Mikkelsen, le plus grand acteur du monde ! (De battre, mon coeur s'arrêta)
Forcement, faut toujours qu'il y en ait un qui se la raconte...
Noomi Rapace sur les marches, moi derrière mon appareil : comment voulez-vous que ça puisse marcher entre nous ?
Bonne nuit...
P.S. Toutes les photos datent de 2010. Pour les plus curieux, la montée des marches était pour le film de Bertrand Tavernier, La Princesse De
Montpensier.
Wouf !
Ils l'ont dit sur ce blog